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Les axes de recherche

AXE 6 : Nouvelles radicalités : pratiques et discours

Cet axe est coordonné par Yana Grinshpun, MCF en linguistique à l’Université Sorbonne Nouvelle, et Thierry Lamote, MCF en psychopathologie clinique, directeur adjoint du centre d’Étude des radicalisations et de leurs traitements à l’Université Paris Diderot. Les dernières décennies ont été marquées par de nombreux passages à l’acte sur le territoire national. Les attaques terroristes visant un grand nombre de personnes, ainsi que les attaques des individus appelés par les médias « loup solitaires » ou « déséquilibrés » sont clairement les fruits des pratiques socio-discursives historiquement définies. Les idéologies meurtrières, susceptibles de conditionner des personnes ou des groupes de personnes, exacerber les sentiments de rejet de l’autre, préconiser l’exclusion, voire l’extermination de cet Autre sur la base de son appartenance ethnique, religieuse et culturelle seront l’objet d’étude des chercheurs participant à cet axe.

Le concept de « radicalisation » nécessite une définition claire et opérante pour pouvoir l’appliquer aux réalités qui nous entourent. Il n’est pas le même dans les types de discours différents : les journalistes, les pénalistes et les médecins spécialistes divergent dans son application, les critères propres à ces disciplines pourront être élaborés par les chercheurs de cet axe. Au niveau du discours, ces critères permettront de comprendre à quel niveau de « radicalisation » l’application des mesures thérapeutiques et juridiques peuvent être nécessaires.

Comme la plupart des actes meurtriers en France ont visé ces dernières années les Juifs, il sera important de proposer une cartographie claire et argumentée des discours très variés qu’on trouve tant sous la plume des idéologues intellectuels qui contribuent largement à la fabrication de la radicalisation que sur le net, émanant des nombreuses sources : médias officiels, médias alternatifs, réseaux sociaux (tweeter, facebook, you tube, forums de discussions…). Selon P.A. Taguieff, la haine antijuive, qu’il appelle « judéophobie » est une haine idéologiquement organisée des Juifs qui s’appuie sur le stock des stéréotypes disponibles et qui considère les Juifs comme une menace. La judéophobie prend ainsi la forme d’une vision du monde antijuive, elle fonctionne comme un mythe qui peut s’accompagner d’actions violentes. Notre recherche devra tenir compte de l’interaction et l’interpénétration de nouvelles et d’anciennes formes de la haine des Juifs dans les sociétés contemporaines tant en Europe qu’au Proche Orient. Les vieux mythes antijuifs venant de la culture chrétienne, les stigmatisations politiques, sociales et psychiques des Juifs européens des siècles passés sont recyclés par la propagande islamiste et celle issue de l’extrême gauche. Par exemple, l’idéologie des Frères Musulmans exploitent abondamment l’idée, galvaudée par l’extrême droite européenne, des Juifs conspirateurs et menteurs en les identifiant comme les plus anciens ennemis de l’Islam, meurtriers des prophètes et pervertisseurs des « vrais » textes sacrés. On retrouve ici la reconfiguration de vieilles mythologies : les plus anciens ennemis du Christ, le peuple déicide, le peuple sanguinaire thèmes qui s’inscrivent la tradition coranique et celle des hadiths où les Juifs sont présentés comme les ennemis du Prophète et des musulmans. Ce phénomène devra également être étudié dans son historicité (ensemble avec d’autres chercheurs de l’axe 1) émergeant aux confins des années soixante-dix, où les idéologies marxistes, trotskistes et communistes se rencontrent avec celles forgées par les idéologues nationalistes arabes, judéophobes convaincus, et convergent avec ces dernières dans la construction d’une figure répulsive du Juif. La convergence de ces mouvements idéologiques est susceptible d’expliquer la provenance et les actions des acteurs radicalisés. La judéophoblie a d’innombrables ramifications, des expressions variées, et, au fond, une longue histoire ; ses formes ont d’ailleurs puisé dans le fonds culturel propre à chaque période. Pour débusquer ces diverses transformations de la haine anti-juive, nous proposons de déplier nos analyses selon les trois strates qui lui offrent selon nous leur contexte d’apparition et de diffusion : Le registre macro, qui envisage l’état civilisationnel de l’aire occidentale. Dans ce registre, notre époque a été caractérisée par la chute des idéaux qui s’est exprimée essentiellement par l’essoufflement du grand récit du progrès, aussi bien scientifique que social. Les dernières décennies furent une période de perte de confiance dans les institutions – ainsi qu’en attestent les discours des Gilets jaunes – et d’affaiblissement de la force performative des discours politiques hérités de la modernité, notamment le discours communiste. Dans l’espace laissé vacant par les anciennes idéologies politiques s’est installée la rationalité économique, qui a substitué aux valeurs symboliques, la gouvernance par les nombres, suscitant de nouvelles formes de désarroi, et le retour massif de vieilles figures de l’Autre haï, de l’Ennemi. Lorsque les institutions entrent en 26 crise et que s’effondrent les idéaux dont elles étaient garantes, les communautés, pour lutter contre leur atomisation, peuvent, selon la logique du bouc-émissaire, tendre à resserrer leurs liens autour d’une figure exclue, envisagée comme responsable de tous les maux. Ce registre est celui des analyses anthropologiques, sociologiques, politistes. Le registre meso, qui permet de situer « culturellement » les phénomènes idéologiques et sociétaux. C’est ce niveau « intermédiaire » qui va nous permettre d’analyser les formes historiques prises par la haine des juifs, en les réinscrivant dans leur culture d’apparition. Historiquement, la haine antijuive s’est d’abord exprimée dans le registre religieux, catholique, lors des premières occurrences de la judéophobie au début de l’ère chrétienne, où les juifs étaient accusés d’accointances avec le diable (Jean Chrysostome nommait la synagogue « Temple de démons » ; Saint Augustin disait des juifs qu’ils étaient les « fils de Satan »). Cette haine a ensuite pris la tournure plus politico-religieuse de la peur de l’étranger (l’Autre de l’autre religion) lorsque la judéophobie est revenue sporadiquement, à l’occasion des grandes épidémies médiévales, sous forme d’accusation de répandre des maladies (empoisonnement des puits, etc.). Après quoi elle a donné lieu, au lendemain de la Révolution française (aux 18ème-19ème siècles), via les penseurs catholiques contre-révolutionnaires, au grand mythe politique du complot mondial et séculaire judéo-maçonnique. L’entrée dans l’ère industrielle, technique et impérialiste, occasionnera coup sur coup deux modalités de la haine anti-juive, qui perdurent jusqu’à nos jours : d’abord, à la fin du 19ème siècle, via la biologie naissante, elle prendra la forme d’un antisémitisme supposé « rationnel », puisque fondé sur l’idée « scientifique » de races ; puis, surtout après la shoah, celle de l’« Anti-sionisme » revendiqué comme plus « politique ». Pour conclure ce long cycle de transformations, notons-en la toute dernière occurrence : la vielle haine judéophobe perdure, au tournant du 20ème et du 21ème siècle, à l’abri des théories décoloniales ; sous ce déguisement d’allure « friendly », généreuse (défense des minorités victimes d’oppression), elle est désormais insidieuse, difficilement attaquable (sous peine d’être accusé de racisme et de violence envers les minorités). Il s’agit ici de proposer des pistes de réponses à la question de savoir quels sont les éléments culturels (religieux, politiques, scientifiques, artistiques, etc.) qui ont donné forme aux diverses occurrences idéologiques de la haine anti-juive. Nous étudierons, les rouages de la propagande moderne par laquelle se propagent les idéologies, de façon à la fois large et diffuse, aussi bien par les objets de la culture de masse (cinéma, littérature, etc.), par les discours du marketing (publicité) et de la communication politique (discours indigéniste), que par les discours à prétention académique. Ce registre, qui s’intéresse aux idées et à la structure des discours, est essentiellement celui de la linguistique, de l’histoire des idées, et de la clinique psychanalytique. Enfin, le niveau micro, le registre du sujet, qui s’intéresse aux mécanismes à la fois subjectifs et collectifs d’adhésion aux idéologies extrémistes, ainsi que les contextes susceptibles de favoriser, en certaines occasions, les passages à l’actes violents. Nous analyserons ici, d’une part la façon dont les sujets adoptent et propagent les idéologies dans leurs cercles restreints (blagues/witz, opinions imprégnées des rumeurs glanées sur les réseaux sociaux, les blogs, etc.) ; et d’autre part les modes de diffusion, via la dissémination progressive dans des réseaux de plus en plus larges, de thèmes et de récits de différentes structures narratives (rumeurs, légendes urbaines, théories du complot).